Texte de présentation de l'exposition

Updated: Oct 13, 2020



Les « jeux de poupées » de Sylvie          



Ce n’est pas la première fois qu’elles s’invitent aux cimaises. Après La Poupée de Hans Bellmer, Lemassacre des innocents d’Arman, ou encore les Broken Dolls de Cindy Sherman, oeuvres avec lesquelles son travail entre inévitablement en résonance, les poèmes et photographies de Sylvie Paligot-Grimal nous plongent avec effroi dans l’univers glacé de la maltraitance infantile.


En flânant sur les brocantes de St Marjac, Sylvie s’est prise de passion non pour les poupées de porcelaine que s’arrachent les collectionneurs mais pour les poupées de pacotille, offertes aux chalands pour quat’ sous, jouets malmenés, cassés, et finalement délaissés par les multiples petites filles auxquelles ils ont appartenu. De ces petits corps pitoyables aux lèvres écarlates, mutilés par l’usage, dévêtus, échevelés, souillés, démembrés, disloqués, étêtés, jetés pêle-mêle dans un panier d’osier, parfois ligotés, posés sur les étals dans un écrin de fortune, grossièrement réparés par des mains vénales, Sylvie n’a pas détourné la vue; au contraire elle les a soigneusement photographiés. Puis elle leur a tendu les bras.


Il fallait une sensibilité de poète chez cette critique de théâtre pour percevoir dans ces objets abandonnés le cri intérieur d’abord timide puis de plus en plus assourdissant de l’enfance martyre. Froideur marmoréenne, yeux vides et cernés, parfois borgnes, cicatrices béantes, ces poupées-victimes sont les gîsants de la douleur de l’enfance, les témoins mutiques de méfaits inavouables. Elles semblent porter les marques indélébiles de blessures profondes, ou nous tendre le miroir horrifiant du sort de millions de petits déportés soumis aux pulsions sataniques de leurs aînés. De temps en temps un visage d’ange encore rose et brillant, auréolé d’une splendide chevelure évoque timidement la promesse de vie, jamais tenue, et la grâce de l’innocence, brisée par des bourreaux immondes.


L’exposition trouve une magnifique place dans cette ancienne école où longtemps, à la communale, la voix de l’enfance est restée bâillonnée par la récitation forcée de leçons de morale, de règles et de tables. Elle fait particulièrement sens à Angers où s’est tenu en 2005 le procès notoire des enfants perdus. Les poèmes de Sylvie, d’une simplicité poignante, convoquent tour à tour vers et comptines appris jadis par les écoliers, et en termes voilés font un sinistre écho à la malédiction qui s’abat sur les souffre-douleur. Ses photographies bouleversantes explicitent le texte qui accompagne chacune d’elle en l’éclairant d’une lumière délicate mais non moins funeste.


Envie soudaine de poser un voile de pudeur sur ces corps misérables ou désir au contraire d’arracher le voile derrière lequel l’on dissimule les damnés de la terre : en croisant le regard et la plume, l’artiste dérange et crée le trouble ; elle décille les yeux et découd les bouches. Colère, compassion, saisissement, peut-être choc émotionnel, à la lecture de ces dix sept chants-antiennes le cœur chavire. Haut-parleurs de la violence la plus crue et des sévices les plus vils infligés par des adultes pervers à ces sans-défense, dévorés par un coupable pourquoi, ils ne laisseront personne indifférent. L’exposition souligne le rôle cathartique de la poupée, chargée des joies, des souffrances et des peurs de l’enfant, et l’on se souvient de l’idée géniale de Françoise Dolto qui, au moyen d’une poupée-fleur, neutralisa les angoisses d’un bambin autiste.


La maltraitance des mineurs sous toutes ses formes, des plus abjectes aux plus banales est devenue triste topos de nos unes. Faut-il coudre ma bouche avec une étoile ? nous rappelle son inquiétante fréquence et invite à décrypter les signaux qu’avec une ultime lueur espoir ces enfants nous envoient, avant qu’à jamais ne se taisent leurs rires, avant qu’à jamais ne se brisent leurs rêves...


Louise Caroline, juin 2017

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